Dilo Pourri by Stefan Hart De Keating

This write-up was penned, a few years ago, by Stefan Hart De Keating on his initial visit to Dilo Pourri, the first squatter community to inhabit Le Morne village. Stefan words are a picture of reality...a good friend, poet, fellow artist, peace pipe smoker, pioneer slammer in Mauritius and a "ti frere" as I often call him....
Dilo Pourri

Village au bout du Morne, Dilo Pourri tiendrait son nom « d’eau pourrie » du fait que certaines très hautes marrées bouchaient une source d’algues, rendant l’eau saumâtre. Cette source, à laquelle les villageois s’abreuvaient, est aujourd’hui obstruée par des maisonnettes.
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On traverse en trombe le village du Morne, on est en retard sur le soleil qui s’apprête à se coucher. Jameel freine, regarde en arrière : « Wow ! Là, il y a une photo à faire. » Il gare le 4x4 sur le trottoir et je lui demande : « Où est Dilo Pourri ? »
— Devant.
Il descend et va faire une photo d’un pêcheur travaillant sur une pirogue à sec… Dilo Pourri ! Mais comment un village à l’île Maurice paradisiaque peut-il s’appeler ainsi ? Dilo Pourri !
Cases en tôle rouillée, certaines peintes de ces frappantes, égayantes couleurs, d’autres affichant leur appartenance rastafari parmi les arbres verdoyants et les fleurs tropicales. Brunissant nuages, rivage bleuté, vêtements rouges, noirs, suspendus. Sons de camion, oiseau, voiture, tam-tam, chanteur, chat, coq, chiot, chien, motocyclette, radio, rap, se succèdent. Passent femmes, fillettes, enfants de foot, Monsieur Dominos, vieille dame.
Dilo Pourri se compose d’une soixantaine de familles dont la plupart sont des descendants d’esclaves qui y ont élu résidence depuis des siècles. Les cases sont disposées en trois rangées, sur deux arpents de terre. Des sentiers boueux, entre les bicoques, mènent aux plus défavorisés qui squattent au pied de la montagne. En face du village, de l’autre côté de la route qui longe la première rangée, des jeunes jouent au foot sur la plaine en bordure de mer.
Emane une odeur dérangeante d’après pluie, mais très vite le son du « séga » prime. Une petite fille nous invite à sa case musicale pour que nous fassions une photo d’elle. Quelques chiens galeux aboient après nous. De la fenêtre, la fillette nous fait un sourire vivant. Sa mère lui demande de baisser le son de la radio cassette et sort de la case, curieuse de notre présence. Au loin, au-dessus des filaos et des cocotiers, la montagne du Morne domine.
Rien ne passe inaperçu. L’accueil est mitigé. Certains hésitent, d’autres non. Le problème est qu’ils croient que nous sommes des promoteurs touristiques venus convoiter leur terrain ou des journalistes ou encore que nous pourrons les payer pour leurs photos et interviews. Petit à petit, sachant la raison de notre présence, chaque regard commence à nous dire bonjour en souriant.

Madame R., pieds nus, rentre chez elle. Avec la boue, ses savates se sont décollées. Chaque jour, elle s’assied dans son salon, regarde la télé. Depuis que son ex-mari l’a battue au poignet, elle ne peut plus travailler à laver le linge, sa main droite lui fait trop mal. La nuit, elle a peur de dormir seule, peur de nouveaux venus qui lui semblent louches.
— Malgré tout, c’est bon et tranquille de vivre ici, nous avoue-t-elle.
A côté d’un pied de papaye dégarni, une case chante d’oiseau. G.L., 19 ans, engagé social, donne des cours aux enfants. J’apprends que la moitié des villageois a l’eau courante et 90% ont l’électricité et des fosses septiques dans leur cour pour leurs eaux usées. Le reste s’arrange comme il peut. Devant la boutique, sous un badamier, des joueurs de dominos s’amusent en cette fin d’après-midi hivernal. L’un d’eux me propose de les rejoindre.
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Monsieur Dominos m’invite à m’asseoir auprès d’eux sur une roche et, d’une virulence spontanée, me dévide son paquet : « Les politiciens nous demandent de marcher avec eux et, une fois au pouvoir, nous mettent en prison. Les prix des produits essentiels augmentent sans cesse. Comment une personne pauvre pourra-t-elle s’en démailler ? Le gouvernement n’est pas en notre faveur. Depuis quatre ans, notre député n’a pas mis les pieds ici. »
« J’habite là depuis dix ans. Je connais des vieux de plus de cinquante ans qui ont toujours vécu ici et dont les parents habitaient là. Aujourd’hui les propriétaires terriens veulent nous chasser. Ils viennent avec des flics pour écraser nos maisons. »

— Mais vous êtes des squatters, je lui demande.
— Squatters ! J’habite Maurice ! Où veux-tu que j’aille vivre ? Sur les brisants ?
— Hé ! Concentre-toi sur le jeu, lui crie son partenaire, tu nous fais perdre la partie.
Et M. Dominos, comme je l’ai baptisé, de continuer : « Avant, ils ne voulaient pas qu’on reste dans la montagne, de peur qu’on braconne. Aujourd’hui ils veulent nous chasser du bord de mer pour y construire des hôtels et défigurer notre nature. Où vont-ils nous envoyer ? Ils vont nous renvoyer dans la montagne ! »
Dilo Pourri est clôturé, à l’arrière, du côté de la montagne, par quelques propriétaires terriens, chasseurs de cerfs et planteurs de bananes, qui possèdent des centaines d’arpents. Quiconque s’aventure dans ces chasses et plantations, prend le risque de se faire tirer dessus.
— Notre vie ne vaut rien, me dit le joueur de dominos.
Quand on l’écoute, on comprend leur haine qui date ou la colère grandissante envers ce gouvernement qui battit un empire mais délaisse les pauvres. Pourquoi le millionnaire vit-il sur la mer, alors que le pêcheur doit survivre dans la montagne et y porter son moteur de bateau sur l’épaule ? Le gouvernement ne pourrait-il pas créer des colonies de pêcheurs sur la côte puisqu’ils font aussi rouler l’économie du pays ?
— Où est la charité ? On prêche qu’il faut donner des compensations aux descendants d’esclaves. Pourquoi ne pas leur offrir un lopin de terre sur la mer ?

M. Dominos n’a pas fini de déballer sa rancoeur : « Un jour, mon fils et d’autres gamins ont coupé six eucalyptus pour faire des poteaux de football, leur principale distraction. Les flics, peu après, sont venus pour arrêter ces pauvres gosses. Heureusement que, finalement, le propriétaire de ces arbres a compris et a eu la générosité de rayer le cas. Sinon, c’était la poursuite judiciaire contre ces jeunes. »
« Je ne demande rien. Je demande juste un lampadaire, rien d’autre, un lampadaire. Si le gouvernement n’est pas capable de donner ce lampadaire, entre voisins on peut mettre de l’argent ensemble pour en acheter un, mais par principe on attend pour voir. » Il ne parle même pas d’éclairer toute la route, non, juste les maisons à l’arrière de chez lui.
— On est poussière qu’on veut effacer, lance-t-il d’un ton fataliste.
Il me montre alors quelques cases fermées. Les familles, qui normalement devraient habiter là, ont une autre maison en ville, et ça, c’est injuste et illégal, d’après lui. « Ces terrains ne peuvent être occupés que par ceux qui y habitent et n’ayant qu’une maison. Quand l’arpenteur du gouvernement descend pour vérifier, ces familles, prévenues par des complices, débarquent la veille. Si une personne ne voit pas clair, elle ne verra jamais clair. »
Un kitesurfer navigue dans le lagon, pleine lune en plein jour. Hé Morne mythique ! Corps sculpté, reposant, ventru, gonflé, nez pointé au ciel, bras ouvert posé sur la berge, ton One Eye a tout vu ! Et Dario, l'irréductible Mornais, de clamer par-dessus les eaux : « Quoi ! Nous étions là avant eux et ils mettent des barrages ! Tout à l’heure tous les barbelés vont sauter. Cette montagne reviendra aux enfants.

All photos copyright Jameel Peerally.



















